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Les livres peuvent-ils légitimer une autorité? Réflexion sur une citation d’Emmanuel Macron.

Lors de son meeting du 01er Mai 2017, Emmanuel Macron a évoqué sa conception de la République nouvelle, celle qu’il voudrait instituer pour répondre aux insuffisances démocratiques dont souffrent la République française. « La République nouvelle, c’est celle qui croit à la Culture et aux Sciences » dit-il, entres autres. Pour le candidat à la Présidence, il faut redonner toute sa place aux enseignant(s), aux savant(e)s et aux artistes « parce qu’il y a des gens, dit-il, qui ont ces talents, parce qu’il y a des gens qui ont lu plus de livres, parce qu’il y a des gens dont la parole éclaire et éclaire la vérité dans notre société et parce que toutes les paroles ne se valent pas ». Toutes les paroles ne se valent pas, en effet, mais comment distinguer celles qui éclairent de celles qui assombrissent? Quelle parole vaut plus que l’autre? Emmanuel Macron l’explicite par une anecdote: en 1968, Paul Ricoeur, philosophe, répond à un élève qui questionne la légitimité de son autorité « Mon autorité vient de ce que j’ai lu plus de livres. » Emmanuel Macron approuve et les sympathisants de son mouvement applaudissent. La parole éclairante, pour le candidat, est donc celle du « sachant », du « savant », de celui ou celle qui lit et étudie, qui a une « expertise » attestée.

La réponse de Paul Ricoeur, approuvé par Emmanuel Macron, interroge: les livres peuvent-ils légitimer une autorité? suffisent-ils à éclairer la pensée et, donc, la parole? Ceux qui savent sont-ils forcément ceux qui lisent? Inversement, ceux qui lisent sont-ils forcément ceux qui savent? Les questions se posent car la réalité est moins évidente que les propos abstraits. Dire que l’autorité se légitime par la quantité de livres lus, faire du livre un lieu de « sacralisation », c’est se risquer à de mauvais pas en avançant aveuglément sur un terrain boueux. Si le livre fait la légitimité de l’autorité et la parole « éclairante », que dire de ces « penseurs » et « intellectuels » racistes et xénophobes? que dire de ces hommes et femmes qui, par le passé, et malgré leur immense culture littéraire et leurs « savoirs », ont approuvé l’esclavagisme, l’infériorité de la femme et la soumission des Juifs? que dire de ces « scientifiques », hommes « savants », « experts » dans leur domaine, qui ont théorisé la suprématie de l’ « homme blanc »? Les exemples sont multiples et peuvent se déverser ici encore longtemps mais ils suffisent à révéler l’insuffisance intellectuelle du propos d’Emmanuel Macron. Sa citation n’est pas à applaudir sans explication, sans interrogation, sans questionnement et sans réflexion.

Seule, sans aucun commentaire sur le fond, cette citation oublie quelques points fondamentaux, en effet. Si toutes les paroles ne se valent pas, tous les livres ne se valent pas non plus. Certains livres abritent et véhiculent des raisonnements absurdes et inquiétants. Le livre n’est pas le lieu de l’exactitude et de la vérité. Il n’est qu’un moyen de communication et d’échange. Il n’est pas à sacraliser, il ne peut venir légitimer la parole de son auteur et de son lecteur; lecteur dont il faut, par ailleurs, interroger son rapport à la lecture. Que fait-il du livre? Comment l’approche-t-il? L’avale-t-il ou l’interroge-t-il? Certain(e)s lisent pour « avoir de la culture », pour conforter leur assise sociale, pour mieux se pavaner dans certains milieux; certain(e)s lisent beaucoup pour un raisonnement d’une grande médiocrité. Et ceux-là, sous prétexte qu’ils ont lu beaucoup, peuvent-ils prétendre à une légitimité? A contrario, celles et ceux qui lisent peu ou pas du tout mais qui ont une connaissance du monde aiguisée et un raisonnement de grande qualité ne peuvent-ils pas avoir une parole légitime?

Le raisonnement mis en avant pas la citation d’Emmanuel Macron n’est pas une évidence. Le savoir et la connaissance ne s’acquièrent pas forcément par le livre. Ils sont aussi le fruit de la réflexion, du regard posé sur le monde, de la curiosité qui lui est portée, des échanges effectués, de l’ouverture aux autres, des expériences de la vie. Ils sont aussi le fruit du raisonnement. Le livre n’est pas, ne peut pas, ne doit donc pas être le lieu exclusif de la connaissance et du savoir. Il ne peut pas légitimer l’autorité de celui ou celle qui diffuse la parole, il ne peut pas valider son propos, son idée. On ne dispose pas d’une parole éclairée sous prétexte que l’on a lu plus de livres. On ne dispose pas d’une autorité légitime sous prétexte que l’on a lu et/ou étudié beaucoup. Le livre peut, au contraire, lorsqu’il devient le seul lieu d’échange du lecteur, l’enfermer et le couper de son monde. Il peut appauvrir son raisonnement et fausser son analyse. Certains penseurs dont je ne citerai pas le nom sont ainsi à un niveau tel d’enfermement qu’ils se refusent à observer le monde en dehors du livre et ont, de lui, une vision erronée.

En total désaccord avec Emmanuel Macron, je l’affirme donc: « mon autorité ne peut jamais venir de ce que j’ai lu plus de livres. »

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A propos de Heval Kani

Passionnée par la littérature, je partage ici et avec vous mes goûts et mes couleurs, en espérant découvrir ceux de mes visiteurs qui m'aideront ainsi à varier les tons et les impressions.

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